L'article ci-dessous est paru dans le quotidien France Soir, Paris, France, page 7, le 9 janvier 1954.
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(De notre envoyé spécial MAURICE JOSCO.)
DIEPPE, 8 janvier (par téléphone).
Entre 4 h. 30 et 5 h. 15, hier matin, plusieurs centaines de Dieppois ont vu dans le ciel une lueur aveuglante et entendu une formidable explosion qui ébranla les maisons. Tout le monde, aujourd'hui, parle de l'événement.
Que s'est-il passé? Nul ne le sait encore exactement. Et c'est la raison pour laquelle les habitants de Dieppe sont inquiets.
Ce matin, avant l'aube, les dockers se sont retrouvés sur les quais du port pour décharger et trier le poisson. C'est là que nous les avons rencontrés; ils nous ont décrit le phénomàne auxquel ils avaient assisté:
- Il faisait nuit noire comme maintenant, nous a dit le chef docker René Morin. Tout à coup, une immense boule de feu a embrasé le ciel. La lueur, blanche tout d'abord, puis orangéE, a illuminé toute la ville. Le phénomàne a duré 2 secondes, puis la nuit est revenue.
"Quatre ou cinq minutes plus tard, ce fut l'explosion. Un bruit horrible!... Tout a tremblé. Cela ressemblait à un roulement de tonnerre d'une telle violence que nous avons cru, mes camarades et moi, que c'était le dépôt d'essence de Rouen qui avait explosé. Puis nous avons pensé qu'un avion à réaction avait pu éclater en vol. Mais, réflexion faite, ces hypothàses nous parurent stupides. La lueur et le bruit venaient du large et l'explosion d'un avion ne peut illuminer toute une ville..."
La déflagration fut d'une puissance extraordinaire. Toutes les maisons du quartier portuaires ont été ébranlées. Les vitres de plusieurs d'entre elles volàrent en éclats. Seule, la soudaineté du phénomàne permit d'éviter la panique.
- J'ai eu l'impression que la ville était bombardée, nous a dit Jeanne Loriane, qui faisait son tour de chant dans un bar pràs du port. Tout a tremblé autour de moi. Pendant de longues minutes j'étais comme paralysée: je redoutais de nouvelles secousses.
Les Dieppois n'ont certainement pas été victime d'une hallucination collective: l'extraordinaire phénomàne a été observé dans un rayon de plus de 100 kilomàtres. Et tous les témoignages concordent. Des cheminots de service à la gare de Serqueux, à 40 kilomàtres de Dieppe, ont, eux aussi, entendu, vers 4 h. 20, la terrible explosion.
- Cinq à six minutes avant la déflagration, affirment-ils, une lumiàre éclatante s'était propagée au-dessus de nos têtes. Il faisait tellement clair qu'on pouvait distinguer à distance le numéro des wagons immobilisés dans la gare.
Cette éclatante lueur qui suivit l'explosion a été vue également à Malleraye, à 80 kilomàtres de Dieppes, à Forges-les-Eaux, en Seine-Inférieure, à Orchies, situé à plus de 100 kilomàtres du port, à Formeries (Oise) et jusque dans la région d'Arras.
Le phénomàne a été également observé en mer. Le "Neptune", un "coquillard", se trouvait vers 4 h. 30 du matin, à 16 milles au large de Dieppe lorsque le ciel soudain s'embrasa.
- C'était une énorme boule de feu qui jetait une lumiàre éclatante, nous ont expliqué, cette nuit, les marins du "Neptune". Elle se déplaçait à une grande vitesse vers la terre, en direction de Dieppe, laissant derriàre elle une large traînée d'étincelles. Aucun d'entre nous n'a vu le moindre objet tomber en mer...
D'innombrables hypothàses courent aujourd’hui les rues de Dieppe. Aucune ne semble pouvoir résister à un examen sérieux.
- C'est une mine qui a sauté au large, affirment certains. C'est un avion à réaction qui s'est écrasé au sol, où une bombe atomique qui a explosé, soutiennent les autres...
Les marins, de leur côté, sont certain que le phénomàne est dû à l'explosion d'un aérolithe.
Les savants de l'Institut d'astrophysique de Paris estiment, jusqu'à plus ample informé, qu'il s'agit vraisemblablement d'un aérolithe, c'est à dire d'un de ces débris planétaire qui circulent dans l'espace céleste.
La vitesse prodigieuse de ces bolides les rend incandescents lorsqu'ils rencontrent l'atmosphàre terrestre. Il leur arrive aussi d'éclater, parfois, avec fracas. Ils ne tombent pas toujours à la surface de la terre. Si l'attraction qu'exerce sur eux de notre planàte n'est pas assez puissante pour modifier leur trajectoire, ils poursuivent leurs courses folles dans l'espace interplanétaire.
L'heure à laquelle s'est produit le phénomàne confirme, indique-t-on à l'Observatoire de Paris, l'hypothàse d'un bolide [sornette, les météores n'ont pas d'horaire préféré!]. On fait également remarquer que les témoignages les plus formels ont été recueillis à Dieppe, à Serqueux, à Neufchâtel-en-Braye et à Forges-les-Eaux, c'est à dire dans quatre localités se trouvant situées sur une ligne pratiquement droite, d'environ 60 kilomàtres de long.
Le fait que les témoins ne sont pas tous d'accord sur la direction suivie par le bolide est dû à l'embrasement général du ciel, qui empêchait de distinguer avec précision, la trajectoire de la source lumineuse.